Baudelaire


Poésies


Édition établie par Thomas Léger



© Reprise Éditions, 2021





Introduction

« Poésies » de Baudelaire ?...



Au lecteur

[🠗]

La sottise [1] , l’erreur, le péché, la lésine [2]
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiantsd nourrissent [3] leur vermine [4] .
 
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
 
Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
 
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
 
Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d’une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
 
Dans nos cerveaux malsains, comme un million d’helminthes,
Grouille, chante et ripaille un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
S’engouffre, comme un fleuve, avec de sourdes plaintes.
 
Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.
 
Mais parmi les chacals, les panthères, les lyces,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices
 
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne fasse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
 
C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !


Le crépuscule du matin

[🠗]

La dianed [5] chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
 
C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents [6] ;
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge [7] ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.
 
Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir [8] , la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
Les pauvresses [9] , traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
C’était l’heure où parmi le froid et la lésine [10]
S’aggravent les douleurs des femmes en gésine [11] ;
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;
Une mer de brouillards baignait les édifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices [12]
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.
 
L’aurore grelottante en robe rose et verte
S’avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux [13] .







Notes

Au lecteur

[🠕] ...

[1] « La sottise se retrouvera dans la Bêtise au front de taureau de L’Examen de minuit » (Pl.) :

Salué l’énorme Bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;

[2] Synonyme d’avarice, la lésine consiste dans le fait d’épargner sordidement jusque sur les plus petites choses. Mot « plutôt rare, précise Pl., il est bien attesté à l’époque baroque et classique, chez Scarron et Boileau par exemple (voir Littré) : il est de ces vocables qu’affectionne Baudelaire pour leur valeur pittoresque, neuve. » Pensons à la rime lésine / gésine du Crépuscule du matin.

[3] Remarquer la synonymie exprès des verbes alimenter et nourrir.

[4] La vermine, ce sont l’ensemble des insectes parasites externes (comme les poux, les puces, les punaises) qui s’attachent à l’homme ou aux animaux.
Le remords est notre vermine, et nous alimentons nos remords aussi plaisamment que .

Le crépuscule du matin

[🠕] Fin 1851, début 1852, Baudelaire adresse un manuscrit de douze poèmes à Théophile Gautier pour une publication dans la Revue de Paris, laquelle ne les inséra pas. Parmi ces poèmes, le Crépuscule du matin. Ce poème compte parmi les premières compositions du poète.
Pl. nous informe que : « Prarond se rappelait avoir entendu Baudelaire réciter cette poésie en 1843, « déjà parfaite et alors arrêtée [...]. Cette pièce doit se rapporter à un temps où, demeurant avec sa mère et son beau-père, le général, il avait effectivement entendu la trompette matinale » (BET, 25). »
RBC y voit un chef-d’œuvre du genre descriptif, dans lequel Baudelaire semble transposer dans l’art d’écrire les procédés du peintre : saveur contrastée de la gouache : « La lampe sur le jour fait une tache rouge », transparence de l’aquarelle : « Comme un visage en pleurs que les brises essuient », mollesse raffinée du pastel : « L’aurore grelottante en robe rose et verte ».

[5] « La diane » : dans le langage de la vie militaire, la diane est la batterie de tambour ou autre sonnerie de clairon ou de trompette exécutée à la pointe du jour pour réveiller les soldats, les marins.

[6] Rime qui ne laisse de ressurgir les sentiments de l’adolescence. Ce climat se trouve aussi décrit dans l’épître à Sainte-Beuve.

[7] La lampe est comme un œil sanglant. Comme un œil, elle palpite et elle bouge ; comme elle est sanglante, elle fait une tache rouge.

[8] « Les femmes de plaisir » : les prostitués.

[9] « pauvresse » : femme miséreuse, extrêmement pauvre ; mendiante.

[10] Pour « lésine », voir la note au premier vers du poème Au lecteur.

[11] « en gésine » : se dit d’une femme sur le point d’accoucher ; gésir signifie bien être couché.

[12] Cette référence aux hospices, haut lieu de régulation sociale et de refoulement de la misère, est forte de symbole, et audacieuse.

[13] On ne sait pas si Baudelaire pensait la diérèse sur « vieillard » ou sur « laborieux ».